Les capitaines sans navire

Il existe dans chaque organisation des titres qui brillent comme des médailles au revers d’une veste. On les exhibe lors des cérémonies, on les grave sur les cartes de visite, on les murmure avec cette fierté tranquille de ceux qui croient que nommer une chose suffit à la faire exister.

À Noisy-le-Sec, onze adjoints portent ainsi des délégations aux intitulés prometteurs. Politique de la ville. Action sociale. Développement durable. Des mots qui sonnent comme des engagements, qui résonnent comme des responsabilités.

16 118,88 euros brut par an. Le prix, nous dit-on, de la charge et du dévouement.

Oui, les titres ont cette magie particulière : ils créent l’illusion de la compétence avant même que la compétence ne se manifeste.
Prenons Zakaria Benhamra El Akhfach. Adjoint délégué à la Politique de la ville.

Un titre imposant pour une mission ambitieuse : réduire les inégalités dans les quartiers prioritaires, coordonner l’éducation, l’emploi, l’urbanisme. Sur le papier, un capitaine aux commandes d’un navire essentiel.

Sauf que le navire, voyez-vous, appartient à quelqu’un d’autre. Car depuis la loi Lamy de 2014, cette politique relève de l’intercommunalité.

C’est Est Ensemble qui tient la barre. C’est Est Ensemble qui trace la route. C’est Est Ensemble qui décide où mouiller l’ancre. Et la commune ? Une « délégation optionnelle » pour la mise en œuvre locale. Optionnelle. Le mot dit tout ce qu’il faut savoir.

Voilà donc notre adjoint : capitaine d’un navire dont la barre est ailleurs, commandant d’un équipage qu’il ne commande pas, responsable d’une politique dont le pilotage lui échappe. Six années de mandat. Six années d’indemnités.

Et au bout du compte, combien d’éducateurs de rue supplémentaires ?
Combien de maisons de quartier réellement transformées ? Combien de vies changées dans les QPV noiséens ?

Le silence, parfois, est la plus éloquente des réponses.
Mais ne croyez pas que nos élus restent inactifs. Oh non. Car il est un domaine où leur vigilance ne faiblit jamais, où leur présence se manifeste avec une constance remarquable : les réseaux sociaux.

Pas un post d’opposant qui échappe à leur surveillance. Pas un commentaire critique qui ne déclenche leur mobilisation.
Jusqu’aux heures tardives de la nuit, ils veillent — non pas sur les quartiers prioritaires, mais sur Facebook et ses commentaires dissidents.

On les croyait débordés par leurs fonctions. On les découvre experts en veille numérique. On les imaginait absorbés par les dossiers municipaux. On les retrouve sentinelles infatigables du like et du partage.

16 118,88 euros pour être adjoint ? Ou 16 118,88 euros pour être community manager de la majorité ?

Oui, il y a dans toute comédie humaine ces personnages qui confondent le titre et la fonction, l’apparence et la substance, le costume et le rôle. Ils occupent la scène avec assurance, récitent leurs répliques avec conviction, mais quand le rideau tombe, on cherche en vain la trace de leur passage.

Les Noiséens des quartiers prioritaires méritent mieux qu’un adjoint de façade. Ils méritent des actes. Des résultats. Une présence réelle dans leurs rues — pas seulement dans leurs fils d’actualité.

Car voyez-vous, les titres ronflants finissent toujours par se heurter à une vérité têtue : on ne gouverne pas une ville avec des intitulés. On la gouverne avec des actes.


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