Mais voilà : à quatre mois des élections municipales, rien ne passe plus inaperçu. Les gestes les plus anodins deviennent suspects, les intentions les plus louables se teintent de calcul, et les délibérations qui auraient dû couler comme une évidence se transforment en champs de bataille. Ce soir-là, la Charte Canopée allait révéler bien davantage que l’amour soudain de la majorité pour le patrimoine arboré…
En ce mois de décembre, les arbres de Noisy-le-Sec ont perdu leurs feuilles. C’est ainsi que va la nature : elle se dépouille, elle se met à nu. Les élus, eux, préfèrent généralement le mouvement inverse. À l’approche des élections, ils aiment se parer de vertus nouvelles, s’habiller de promesses vertes et se découvrir des vocations écologiques qu’ils ignoraient jusque-là.
Il existe, dans notre commune urbaine de la petite couronne, un rituel que nous connaissons tous : celui des conseils municipaux. Des hommes et des femmes s’y réunissent pour délibérer, voter, et parfois — parfois seulement — agir. C’est lors de l’un de ces conseils que fut présentée la délibération n°19, portant sur l’adhésion à la Charte d’engagement pour les arbres du Plan Canopée 2020-2030.
Un texte louable, assurément. Le Département de Seine-Saint-Denis, conscient que notre territoire ne compte que 16% de couverture arborée — en dessous de la moyenne nationale de 19% — a adopté cette charte le 6 mai 2021. Son ambition : porter cette couverture à 20% d’ici 2030, protéger le patrimoine existant, et mobiliser tous les acteurs du territoire.
Noisy-le-Sec possède environ 2 300 arbres d’alignement, 400 dans les écoles, 644 dans les parcs et squares. Ces arbres, la délibération le rappelle avec justesse, jouent un rôle majeur : ils favorisent la biodiversité, réduisent les gaz à effet de serre, limitent les îlots de chaleur. Dans une ville dense comme la nôtre, chaque arbre est une bénédiction silencieuse.
Alors pourquoi, me direz-vous, critiquer une si belle initiative ?
Parce que les dates, voyez-vous, racontent parfois une histoire que les mots tentent de dissimuler.
Mai 2021 : le Département adopte la Charte Canopée. Avril 2022 : Montreuil, Bagnolet, L’Île-Saint-Denis la signent. Novembre 2025 : Noisy-le-Sec la découvre enfin… à quatre mois des élections municipales.
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Quatre années de retard. Quatre années pendant lesquelles le Département investissait 60 millions d’euros et plantait 16 000 arbres. Quatre années pendant lesquelles des appels à projets « Forêt urbaine », financés à 80% par le Département, se succédaient. Quatre éditions. Noisy-le-Sec ? Jamais candidat.
Il y a quelque chose de troublant dans ce timing. Comme ces époux qui, après des années de négligence, découvrent soudain les vertus du bouquet de fleurs la veille d’un anniversaire oublié. L’intention est louable, certes. Mais le geste arrive si tard qu’il en devient suspect.
Car le plus préoccupant n’est pas le retard. C’est le vide.
Ouvrons cette délibération. Cherchons-y un budget. Il n’y en a pas. Cherchons-y un calendrier de plantation. Il n’existe pas. Cherchons-y un plan d’action chiffré. Introuvable. Le « Barème de l’arbre », pourtant annoncé dans l’exposé des motifs, ce fameux outil permettant d’évaluer la valeur économique des arbres et d’obtenir réparation en cas de dégradation ? Non adopté.
La Charte Canopée, celle-là même que Noisy-le-Sec s’apprête à signer, prévoit de replanter trois arbres pour chaque arbre abattu. Savez-vous ce que coûte la plantation d’un arbre en milieu urbain ? Entre 1 000 et 1 500 euros par sujet, parfois davantage. Trois arbres, donc : 3 000 à 4 500 euros. Dans quelle ligne budgétaire cette dépense apparaît-elle ? Nulle part.
Certes, le Département de la Seine-Saint-Denis peut financer des programmes, mais encore faut-il candidater et transmettre une dossier… A Noisy : rien ! Des années perdues… pour rien !
Une charte sans budget, c’est comme une promesse sans engagement. C’est de l’encre sur du papier, rien de plus. Et de l’encre, cela ne fait pas pousser les tilleuls.
Des questions s’imposent alors, que tout citoyen attentif est en droit de poser :
Pourquoi avoir attendu la période préélectorale pour signer cette charte, alors que nos voisins l’ont fait il y a plus de trois ans ? Quel budget sera réellement consacré aux arbres en 2026, et dans les années suivantes ? Pourquoi n’avoir jamais candidaté aux appels à projets départementaux entre 2022 et 2025, alors que d’autres communes en ont bénéficié ?
Ces questions ne sont pas malveillantes. Elles sont nécessaires. Car l’écologie, voyez-vous, ne se décrète pas dans l’urgence d’une échéance électorale. Elle se construit dans la durée, avec constance, avec moyens, avec sincérité.
Un élu, lors du conseil, a résumé la situation avec une formule que je trouve juste : « On ne devient pas écologiste à quatre mois des élections. L’écologie sans action ni budget, c’est du vent. Et du vent, ça ne plante pas d’arbres. »
Oui, il y a des gestes qui arrivent trop tard pour être tout à fait sincères, et trop tôt pour être vraiment efficaces. La signature d’une charte peut être le début d’un engagement véritable, ou la fin d’une mascarade bien orchestrée. Seul l’avenir nous dira de quel côté penche cette délibération.
En attendant, les arbres de Noisy-le-Sec continuent leur cycle immuable. Ils perdent leurs feuilles en hiver et les retrouvent au printemps. Ils ne font pas de promesses. Ils ne connaissent pas les échéances électorales. Ils se contentent de pousser, lentement, patiemment, quand on leur en donne les moyens.
C’est peut-être cela, la vraie leçon : dans la nature comme en politique, les racines comptent davantage que les discours. Et les racines, cela demande du temps, de l’eau, et surtout — surtout — des actes.
