Dupont comme tout le monde » : plainte déposée contre Albert Prissette, doyen du conseil municipal de Noisy-le-Sec

C’est désormais officiel : une plainte avec constitution de partie civile a été déposée contre Albert Prissette, doyen du conseil municipal de Noisy-le-Sec, pour injure publique à caractère racial, sur le fondement de l’article 33 alinéa 3 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Au cœur de l’affaire : six mots prononcés au micro lors du conseil d’installation du 28 mars 2026 — « Ils peuvent pas s’appeler Dupont comme tout le monde ? » — et un communiqué tardif du Maire qui, en croyant éteindre l’incendie, a livré lui-même les éléments constitutifs de l’infraction. Voici le dossier complet, en trois actes, pour comprendre comment une « blague » murmurée à voix basse est devenue une affaire judiciaire.

Affaire Prissette : la plainte est déposée

Pourquoi ce dossier

Il y a des affaires dont on aimerait pouvoir se passer. Il y a des affaires qu’on aurait préféré ne jamais avoir à traiter. Et puis il y a les affaires qui s’imposent, parce que le silence serait, lui, une forme de complicité.

L’affaire Prissette appartient à cette dernière catégorie.

Six mots. Six mots prononcés à voix basse, croit-on, à l’abri d’un micro qu’on pensait éteint, lors du conseil municipal d’installation du 28 mars 2026. Six mots qui ont déclenché un tollé en Seine-Saint-Denis, mobilisé la presse nationale — *Le Parisien* en tête, sous la plume d’Hélène Haus dans son édition du 6 avril 2026 —, contraint le premier magistrat de la ville à un communiqué embarrassé, et qui débouchent aujourd’hui sur ce que la voie politique n’a pas su offrir : une réponse judiciaire.

Car oui, la plainte est désormais déposée. Une plainte pour injure publique à caractère racial, fondée sur l’article 33 alinéa 3 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Une plainte qui ne vise pas la personne d’Albert Prissette dans son intimité — débat impossible, débat stérile — mais les propos publics qu’il a tenus, sous un micro municipal, lors d’une séance officielle, retransmise en direct sur les canaux de la commune.

Ce dossier en trois actes vise à exposer méthodiquement les faits, les réactions et les raisons qui ont conduit au dépôt de cette plainte. Il s’appuie sur l’enquête publiée par *Le Parisien*, sur le communiqué officiel du Maire du 3 avril 2026, et sur les réactions citoyennes exprimées sur les réseaux sociaux.


Albert Prissette au conseil municipal de Noisy-le-Sec

ACTE I — Six mots qui en disent davantage qu’un programme politique

Les faits, d’abord. Rien que les faits.

Le 28 mars 2026, conseil municipal d’installation. Olivier Sarrabeyrouse vient d’être reconduit dans ses fonctions de maire. Albert Prissette, 76 ans, doyen de l’assemblée, est chargé — c’est la tradition républicaine — de présider l’appel nominal pour l’élection du maire. Assis aux côtés du premier édile et de son adjointe Fatoumata Camara, il égrène les noms de ses collègues.

Vient le tour de Jaouad Merimi, nouveau conseiller municipal délégué au commerce et au marché de plein vent. Le doyen écorche : « Jouad Merimi ». On le reprend. Il se corrige. Et c’est alors que, croyant son micro inactif, il glisse à voix basse à sa voisine cette petite phrase qui, depuis, fait le tour de la Seine-Saint-Denis :

« Ils peuvent pas s’appeler Dupont comme tout le monde ? »

Une voix féminine répond : « Hum ? ». Il réitère. « Oh là là », souffle son interlocutrice. Puis un rire de femme. La séance, filmée et diffusée sur la page Facebook officielle de la commune, a tout enregistré. Comme le rapporte *Le Parisien* sous la plume d’Hélène Haus dans son édition du 6 avril 2026, le micro avait capté ce que l’élu pensait dérober à l’oreille publique.

« Ils ». Le pronom de l’altérité. Le pronom de l’assignation. Le pronom de l’exclusion.

Car ce n’est pas « il ». C’est « ils ». Et Medy Labidi, président du groupe « Socialistes, écologistes et citoyens » et élu d’opposition, l’a immédiatement compris. « L’emploi du ils est en plus très problématique », déclare-t-il au *Parisien*. Trois lettres. Un univers. Le « ils » qui range, le « ils » qui catalogue, le « ils » qui sépare les vrais Français des autres, ceux qu’on tolère mais qu’on ne nomme pas tout à fait comme « tout le monde ».

Medy Labidi poursuit, et ses mots méritent d’être lus avec attention : « On a des élus dans cette ville qui organisent la semaine de la décolonisation, qui sont les premiers à être outrés quand des élus subissent des propos racistes, mais quand ça vient de leur camp, on ne les entend plus. Ces propos sont inacceptables. »

Tout est dit. Tout.

Le président du groupe d’opposition a, depuis, adressé un mail au maire, cosigné par son collègue Thomas Franceschini, président du groupe d’opposition « Noisy au cœur ».

Albert Prissette au conseil municipal de Noisy-le-Sec

Sources : l.citoyens.com/D4 & Ville de Noisy-le-Sec

La parole de la victime : « On écorche mon nom depuis que je suis enfant »

Jaouad Merimi, principal intéressé, a fait preuve dans les colonnes du *Parisien* d’une élégance que beaucoup auraient bien du mal à imiter. Il déclare condamner fermement ces propos, et précise : « Quand je dis ça, je ne parle pas seulement en mon nom, mais en ceux de toutes les personnes qui ont un patronyme à consonance maghrébine. » Il rappelle, avec une lassitude qui glace : « On écorche mon nom depuis que je suis enfant car il ne s’écrit pas avec un w. »

Depuis l’enfance. Depuis l’enfance, monsieur Merimi est sommé d’expliquer, de corriger, de pardonner. Et voilà qu’à l’instant même où il devient conseiller municipal délégué, le doyen de l’assemblée lui sert, en guise de bienvenue républicaine, une « blague » sur son patronyme.

Bienvenue à Noisy-le-Sec. Bienvenue dans la commune où l’on organise la Semaine des indépendances. Bienvenue dans la commune où le racisme « banalisé » s’excuse d’un haussement d’épaules générationnel.


ACTE II — Le communiqué qui change tout

Six jours. Six longs jours.

Reprenons la chronologie. Elle est implacable.

Samedi 28 mars 2026. Conseil municipal d’installation. Albert Prissette, doyen, lâche sa petite phrase au micro. La séance est filmée. Diffusée. Publiée sur la page Facebook officielle de la commune.

Dimanche 29 mars. Lundi 30 mars. Mardi 31 mars. Mercredi 1er avril. Jeudi 2 avril. Silence. Silence radio. Silence officiel. Silence sépulcral du premier magistrat de la ville.

Vendredi 3 avril, après-midi. Communiqué Facebook.

Six jours. Six jours pour qu’un maire qui prétend être « de tous les combats antiracistes » — ce sont ses mots — se décide enfin à qualifier publiquement les propos tenus à sa table, sous son micro, dans son conseil. Six jours pendant lesquels la vidéo a tourné. Six jours pendant lesquels Jaouad Merimi a attendu. Six jours pendant lesquels les Noiséennes et les Noiséens ont cherché en vain, sur les canaux officiels de leur municipalité, la moindre réaction du premier édile.

Pas une réaction immédiate. Pas une condamnation à chaud. Pas un mot de réconfort public à la victime. Six jours de silence, puis un communiqué Facebook un vendredi après-midi — cette fameuse fenêtre médiatique de fin de semaine que tous les communicants connaissent et que tous les communicants utilisent quand on cherche, précisément, à ce qu’une nouvelle s’éteigne dans le week-end.

Réaction tardive et contre-productive du Maire

Merci, Monsieur le Maire

Alors avant toute chose, et en toute sincérité : merci, Monsieur le Maire. Merci. Merci pour ce communiqué. Merci pour ces mots. Merci pour cette qualification. Vous venez, sans le savoir — ou peut-être en le sachant trop bien —, de rendre à la procédure un service que ni l’opposition, ni la presse, ni même la victime n’auraient pu lui rendre avec autant d’efficacité.

Il est des silences qui parlent. Il est des communiqués qui condamnent. Il est des maladresses politiques qui se transforment, sous la plume de leurs auteurs, en pièces à conviction. Le communiqué du 3 avril 2026 appartient à cette dernière catégorie.

Ce que le communiqué dit. Ce que le communiqué avoue.

Premier aveu, et non des moindres : Monsieur Sarrabeyrouse écrit noir sur blanc que le commentaire de Monsieur Prissette « relève en réalité d’une forme de racisme banalisé ».

Racisme. Le mot est lâché. Pas par un opposant. Pas par un militant associatif. Pas par 93sang30. Par le Maire lui-même. Le premier magistrat de la ville, garant de la dignité du conseil municipal, qualifie publiquement les propos de son propre élu comme relevant du racisme. Cette qualification, dans toute procédure pour injure publique à caractère racial au sens de l’article 33 alinéa 3 de la loi du 29 juillet 1881, vaut son pesant d’or. Car elle émane de l’autorité morale et institutionnelle qui présidait la séance.

Deuxième aveu : Monsieur le Maire confirme noir sur blanc que « sur l’enregistrement sonore de la séance, le commentaire est parfaitement audible ». Parfaitement audible. Les mots sont du Maire. Or, qu’est-ce que cela signifie, juridiquement parlant ? Cela signifie que l’élément de publicité — condition essentielle de l’infraction d’injure publique — est non seulement réuni mais reconnu par l’autorité communale elle-même. La séance était filmée. L’enregistrement a été diffusé sur la page Facebook officielle de la Ville de Noisy-le-Sec. Le commentaire y est « parfaitement audible ». La publicité est totale, assumée, revendiquée.

Troisième aveu, et celui-ci est peut-être le plus précieux : « les remarques individuelles affectent l’ensemble des personnes racisées et alimentent un système ». Le Maire reconnaît donc, en toutes lettres, le caractère collectif du préjudice. Il ne s’agit plus seulement d’une atteinte à Jaouad Merimi. Il s’agit d’une atteinte à toutes les personnes portant un patronyme à consonance maghrébine. À toutes les personnes racisées de Noisy-le-Sec.

Quatrième aveu, enfin, et celui-là est délicieux : « nous aurions pu et dû le condamner immédiatement ». Aurions pu. Aurions dû. Le conditionnel passé du regret. Le conditionnel passé de l’aveu. Monsieur le Maire reconnaît qu’une condamnation immédiate s’imposait. Il reconnaît, par voie de conséquence, qu’elle n’a pas eu lieu. Il reconnaît, en somme, son propre manquement.

Quand le pompier se révèle pyromane

Mais le plus savoureux, dans ce communiqué, n’est peut-être pas dans ce qu’il dit. C’est dans ce qu’il trahit.

Car observons la mécanique rhétorique du texte. Monsieur le Maire condamne. Monsieur le Maire s’indigne. Monsieur le Maire convoque le MRAP, le Trianon, les écoles Langevin, Estienne d’Orves et Carnot. Monsieur le Maire annonce sa présence au rassemblement de Saint-Denis aux côtés de Bally Bagayoko. Monsieur le Maire enchaîne les références antiracistes comme on égrène un chapelet — racisme institutionnel, racisme systémique, antisémitisme, islamophobie, discriminations, haine de l’autre. Tout y passe. Tout est convoqué.

Tout, sauf l’essentiel : la sanction.

Car au terme de ce communiqué fleuve, après tant de proclamations vertueuses, après tant de combats annoncés, qu’apprend-on ? Qu’Albert Prissette demeure conseiller municipal. Qu’Albert Prissette demeure dans la majorité. Qu’Albert Prissette présentera ses « excuses sincères » lors du prochain conseil du 9 avril. Et puis, plus rien. Circulez. L’affaire est close.

Voilà donc la méthode Sarrabeyrouse dans toute sa splendeur : beaucoup de mots, peu d’actes. Beaucoup de symboles, peu de courage. Beaucoup de combats annoncés, peu de combats menés.

On condamne le racisme banalisé, mais on garde l’élu qui le banalise. On dénonce le système, mais on protège celui qui l’alimente. On défile contre la haine, mais on maintient à la table d’honneur celui qui l’a exprimée.

L’argument générationnel : l’insulte ultime

Et que dire de cette ligne de défense que Monsieur le Maire a déployée auprès du *Parisien*, et que rapporte fidèlement Hélène Haus dans son édition du 6 avril ? « C’est un élu de 80 ans qui pensait faire une blague. C’est le même problème avec le sexisme. C’est une génération qui doit encore changer. »

Une génération qui doit encore changer.

Mesurons l’ampleur de l’argument. Monsieur le Maire nous explique, sans ciller, qu’à 76 ans on aurait droit à une forme d’indulgence raciale. Que les personnes nées avant un certain millésime bénéficieraient d’un sursis moral. Que le racisme serait, en quelque sorte, une question de calendrier biologique appelée à s’éteindre par extinction naturelle de ses porteurs.

C’est faux. C’est faux historiquement, c’est faux moralement, c’est faux juridiquement.

C’est faux historiquement, parce que les générations qui ont combattu le racisme avec le plus de détermination — celles de la Résistance, celles de la décolonisation, celles de SOS Racisme — étaient précisément les contemporaines de Monsieur Prissette. L’âge n’est pas une excuse : c’est, au contraire, une circonstance aggravante quand on a vécu l’Histoire et qu’on en a tiré le mauvais enseignement.

C’est faux moralement, parce que la dignité républicaine ne connaît pas de date de péremption. On ne devient pas raciste avec l’âge comme on devient sourd ou presbyte. On le reste, ou on cesse de l’être. C’est un choix. C’est une responsabilité. C’est une exigence.

C’est faux juridiquement, enfin, parce que l’article 33 alinéa 3 de la loi de 1881 ne prévoit aucune exonération liée à l’âge du prévenu. Le tribunal correctionnel n’accorde pas de remise sénior. Le délit d’injure publique à raison de l’origine est constitué dès lors que ses éléments constitutifs sont réunis — et ils le sont, comme Monsieur le Maire l’a lui-même attesté dans son communiqué.

Réactions au communiqué du maire


ACTE III — La provocation suprême et le dépôt de plainte

Et pendant ce temps-là… la une du journal municipal

Mais l’histoire, décidément, a le sens du tragi-comique. Car au moment même où ces lignes s’écrivent, où la polémique enfle, où les réseaux sociaux s’embrasent, où la victime attend, où la plainte se prépare — que découvrent les Noiséennes et les Noiséens dans leur boîte aux lettres ?

Le dernier numéro d’Horizons de Noisy, le journal municipal payé avec leurs impôts. Et qui trône en page de couverture, souriant, mis à l’honneur, célébré ? Albert Prissette en personne.

Oui. Vous avez bien lu. Au moment précis où le doyen de l’assemblée vient de tenir des propos que le Maire lui-même qualifie de « racisme banalisé », au moment précis où une plainte pour injure publique à caractère racial se prépare, au moment précis où la victime attend des excuses publiques au prochain conseil — c’est cet élu-là, ce conseiller-là, ce visage-là, que la municipalité choisit de mettre en couverture de son journal officiel.

Provocation ? Maladresse ? Aveuglement ? Mépris ? Les Noiséennes et les Noiséens jugeront. Mais une chose est certaine : la coïncidence est si parfaite qu’elle confine au symbole. Un symbole de tout ce qui ne va plus dans la communication municipale de Monsieur Sarrabeyrouse.

Les réactions, sur les réseaux sociaux, ne se sont pas fait attendre. Dès le 7 avril 2026, on pouvait lire sur Facebook ce commentaire qui résume, en deux lignes, le sentiment de toute une ville :

« Ce monsieur fait un commentaire raciste lors de la séance inaugurale du nouveau conseil municipal et il a les honneurs du journal municipal, payé avec nos impôts ! De mieux en mieux M. Sarrabeyrouse ! »

Tout est dit. Tout. La consternation, l’indignation, la lassitude, l’ironie amère. Le sentiment d’une ville où l’argent public sert à honorer ceux-là mêmes qui, quelques jours plus tôt, ont déshonoré l’institution.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, Monsieur le Maire : les Noiséens paient. Ils paient l’imprimerie. Ils paient le papier. Ils paient la distribution. Ils paient la maquette. Ils paient les pigistes, les photographes, les graphistes, les agences de communication. Ils paient pour qu’à la une de leur journal municipal figure un homme qui vient de tenir, dans leur conseil, des propos relevant — selon vos propres mots — du racisme banalisé.

Ils paient. Et ils n’oublieront pas.

Couverture du journal municipal Horizons de Noisy n°55

L’édito qui se retourne contre son auteur

Mais le tragi-comique ne s’arrête pas à la couverture. Car en feuilletant ce numéro d’Horizons de Noisy, on découvre, signé du Maire en personne, un éditorial qui mérite d’être lu ligne à ligne. Un éditorial qui, à la lumière de l’affaire Prissette, se retourne mot pour mot contre celui qui l’a écrit.

Jugez plutôt.

Monsieur Sarrabeyrouse y remercie d’abord les électeurs d’avoir choisi « une gauche qui ne se dévoile pas et ne perd pas ses boussoles antiracistes et anticapitalistes au profit de calculs politiciens ».

Boussoles antiracistes. Les mots sont du Maire. Dans le même numéro. À quelques pages de distance du visage souriant d’Albert Prissette en couverture. À quelques jours seulement de son propre communiqué qualifiant les propos du doyen de « racisme banalisé ». Comment qualifier autrement qu’un naufrage rhétorique cette mise en regard ? Comment ne pas voir que la « boussole antiraciste » de la majorité s’est, en l’espèce, magistralement déréglée ?

Mais il y a mieux. Le Maire poursuit : « Vous avez élu des femmes et des hommes qui prennent la mesure de la fonction. »

Albert Prissette a-t-il « pris la mesure de la fonction » lorsque, au micro du conseil d’installation, il a glissé sa petite phrase à voix basse ? Le Maire répond lui-même, dans son communiqué du 3 avril : non. Puisqu’il qualifie les propos de « racisme banalisé ». Puisqu’il reconnaît qu’ils auraient « pu et dû être condamnés immédiatement ». Alors ? Si Prissette n’a pas pris la mesure de la fonction, pourquoi figure-t-il en couverture du journal municipal ? Et si la couverture lui est offerte, c’est qu’on estime, à la mairie, qu’il l’a prise ? Choisissez, Monsieur le Maire. Vous ne pouvez pas tenir les deux discours en même temps.

L’édito poursuit, sublime de contradiction : « La commune est le premier espace de protection et de résistance. »

Protection. Et Jaouad Merimi, dans tout ça ? A-t-il été protégé par sa commune lorsqu’on a réduit son patronyme à une consonance moquée par le doyen de l’assemblée ? La commune a-t-elle, immédiatement, dressé autour de lui le rempart de la solidarité institutionnelle ? Ou a-t-elle attendu six jours, puis un vendredi après-midi, pour publier un communiqué Facebook ?

Résistance. Et résister à quoi, exactement, lorsqu’on couvre les propos de son propre élu par l’argument générationnel ? Lorsqu’on annonce par avance que les excuses seront « sincères » ? Lorsqu’on offre au mis en cause la une du journal municipal ?

Le morceau de bravoure de l’édito reste pourtant celui-ci : « Contre l’avancée de l’extrême droite et de ses idées fascistes, nous résisterons et nous protègerons. »

Magnifique. Solennel. Définitif. Et terriblement embarrassant. Car on ne résiste pas à l’extrême droite avec des slogans publiés dans un magazine municipal, pendant qu’on banalise, à sa propre table, sous son propre micro, en présence de ses propres adjoints, les ressorts mêmes du discours qu’on prétend combattre. Le racisme « banalisé » — l’expression est, encore une fois, du Maire lui-même — n’est-il pas précisément le terreau idéologique dans lequel l’extrême droite prospère ? N’est-ce pas exactement cette « banalisation » que les chercheurs, les associations, les militants antiracistes dénoncent depuis des années comme la condition de possibilité de la montée du fascisme contemporain ?

Monsieur le Maire, on ne combat pas l’extrême droite à coups d’éditoriaux. On la combat en sanctionnant, dans son propre camp, les propos qui lui font le lit. Et c’est précisément ce que vous n’avez pas fait.

Reste enfin cette pique, savoureuse, que le Maire adresse à ses adversaires politiques dans le même édito : il leur reproche leurs « calculs politiciens ». Mais qu’est-ce d’autre, Monsieur le Maire, que de maintenir un élu mis en cause, de lui offrir la couverture du journal municipal, d’annoncer par avance que ses excuses seront « sincères », et de défendre la séquence par l’argument générationnel — sinon un calcul politicien visant à préserver, coûte que coûte, l’unité d’une majorité dont chacun sait qu’elle ne tient qu’à un fil ?

Le calcul politicien, ce n’est pas chez les autres qu’il faut le chercher. C’est dans votre propre édito. C’est sur votre propre couverture. C’est dans votre propre silence des six premiers jours.

Boussoles antiracistes ? Mesure de la fonction ? Protection ? Résistance ?

Quatre formules. Quatre engagements. Quatre démentis cinglants apportés par les faits, par la couverture du même journal, et par votre propre communiqué.

Des excuses « sincères » annoncées d’avance ? La République mérite mieux

Dans son communiqué, le Maire annonce qu’« une expression au prochain conseil municipal du 9 avril est prévue afin de revenir sur cet événement, de condamner publiquement ces propos et d’entendre les excuses sincères de monsieur Prissette ».

Arrêtons-nous un instant sur cet adjectif : « sincères ».

Comment Monsieur le Maire peut-il, dès le 3 avril, garantir que les excuses qui seront prononcées le 9 avril seront « sincères » ? Quel est ce don de divination ? Quel est ce certificat de sincérité délivré par anticipation ? La sincérité ne se décrète pas. La sincérité ne s’annonce pas. La sincérité se constate, après les faits, à l’aune des actes qui suivent les paroles.

Or que constatons-nous ? Que l’élu mis en cause demeure conseiller municipal. Qu’il demeure dans la majorité. Qu’il fait la une du journal municipal. Que le Maire le défend par l’argument générationnel. Que la majorité ferme les rangs. Voilà le contexte dans lequel des excuses « sincères » nous sont promises.

Permettez-nous d’en douter. Permettez-nous, surtout, d’affirmer ceci : des excuses, mêmes sincères, ne suffisent pas. Elles ne suffisent pas parce qu’elles ne réparent pas. Elles ne suffisent pas parce qu’elles n’effacent rien. Elles ne suffisent pas parce qu’elles laissent intacte la question centrale : peut-on continuer à siéger au conseil municipal d’une ville comme Noisy-le-Sec, à la place d’honneur du doyen, après avoir publiquement réduit ses collègues à la consonance de leur patronyme ?

Une excuse ne répond pas à cette question. Une excuse l’esquive.

Pourquoi la plainte. Pourquoi maintenant.

Voilà pourquoi, en ma qualité de citoyen noiséen, en ma qualité de président de l’Association SENTINELLE-DUARTÉ, en ma qualité de directeur de publication de 93sang30.com, j’ai pris la décision de déposer une plainte avec constitution de partie civile pour injure publique à caractère racial, sur le fondement de l’article 33 alinéa 3 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.

Et je le dis sans triomphalisme, sans agressivité, sans esprit de revanche : Monsieur le Maire, votre communiqué a rendu cette plainte non seulement possible, mais nécessaire.

Possible, parce que vous avez vous-même réuni et reconnu les éléments constitutifs de l’infraction. Nécessaire, parce que votre refus de sanctionner administrativement et politiquement les propos tenus laisse à la voie judiciaire le soin de faire ce que la voie politique n’a pas su faire.

Vous parlez de racisme banalisé ? La justice dira si tel est bien le cas.

Vous reconnaissez le caractère parfaitement audible des propos sur l’enregistrement officiel ? La justice constatera la publicité.

Vous évoquez l’atteinte à l’ensemble des personnes racisées ? La justice appréciera le préjudice collectif.

Vous regrettez de n’avoir pas condamné immédiatement ? La justice prendra acte du manquement.


En guise de conclusion : la phrase qui restera

À Noisy-le-Sec, on aimait dire que cette ville était laboratoire. Laboratoire d’éducation. Laboratoire de concertation. Laboratoire de transformation. Les agences de communication payées par la municipalité en avaient même fait un slogan, vanté dans les magazines complaisants.Désormais, Noisy-le-Sec sera surtout connue pour autre chose. Pour cette petite phrase, six mots, treize syllabes, qui ont trahi en une seconde ce que des années de communication s’étaient employées à camoufler.

« Ils peuvent pas s’appeler Dupont comme tout le monde ? »

Non, monsieur Prissette. Non, ils ne peuvent pas. Et ils n’ont pas à le faire. Parce qu’ils s’appellent Merimi, Camara, Khetala, Moussa, Duarté. Parce qu’ils s’appellent comme leurs parents les ont nommés. Parce qu’ils s’appellent comme la République les a inscrits sur ses registres. Parce qu’ils s’appellent, tout simplement, comme ils s’appellent.

Et parce que la République, la vraie, celle qui ne trie pas ses enfants à la consonance, n’a pas besoin qu’on s’appelle Dupont pour reconnaître les siens.

Le racisme, Monsieur le Maire, ne se combat pas dans les colloques. Il se combat dans les conseils municipaux. Le racisme ne se combat pas dans les tribunes. Il se combat à la table où l’on siège. Le racisme ne se combat pas avec des communiqués tardifs. Il se combat avec des actes immédiats.

Vous avez choisi les colloques, les tribunes et les communiqués. Nous, nous choisissons la procédure. Nous choisissons le droit. Nous choisissons la justice.

Et puisque vous nous avez vous-même fourni les pièces, permettez-nous, une dernière fois, de vous remercier. Sincèrement. Profondément. Procéduralement.

Rendez-vous le 9 avril au conseil municipal. Rendez-vous, ensuite, devant qui de droit.


Sources : Hélène Haus, « « Ils peuvent pas s’appeler Dupont comme tout le monde ? » : à Noisy-le-Sec, le doyen des élus créé la polémique », Le Parisien, édition du 6 avril 2026. Communiqué d’Olivier Sarrabeyrouse, page Facebook officielle de la Ville de Noisy-le-Sec, 3 avril 2026. Enregistrement vidéo officiel du conseil municipal d’installation du 28 mars 2026, page Facebook de la Ville de Noisy-le-Sec. Réactions citoyennes publiées sur Facebook, 7 avril 2026. Horizons de Noisy, journal municipal, n° d’avril 2026.
vidéo reel Medy Labidi : https://www.facebook.com/reel/1231673575703196

Cet article s’inscrit dans le cadre de la liberté d’expression garantie par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme et la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Une plainte avec constitution de partie civile pour injure publique à caractère racial (article 33 alinéa 3 de la loi du 29 juillet 1881) a été déposée par l’Association SENTINELLE-DUARTÉ.

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