Jean-Paul Lefebvre, muselé au conseil municipal ?

Après cinq années d’une abstinence civique aussi longue qu’un hiver soviétique, j’ai repris le chemin de l’Hôtel de Ville ce jeudi 20 mars 2025, premier jour de printemps, pour m’offrir le spectacle toujours renouvelé d’une séance du Conseil municipal de Noisy-le-Sec, présidée par l’inénarrable Olivier Sarrabeyrouse.
Un retour entre curiosité anthropologique et stupéfaction théâtrale, digne d’être narré aux générations futures, notamment parce que la démocratie y est désormais chronométrée.

En gravissant la dernière marche des escaliers de la salle d’honneur de l’hôtel de ville, mon regard fut attiré par un détail : le portrait officiel de notre Président de la République trônant fièrement sur le mur. Quelle ironie mordante de l’Histoire !

Ces mêmes élus gauchistes qui, naguère, exigeaient avec force vociférations que l’image du monarque républicain soit retirée, semblent désormais cohabiter paisiblement avec l’effigie présidentielle. Comme quoi, le temps adoucit même les convictions les plus farouches – ou révèle l’épaisseur réelle de certains principes.

Les majestueux lustres, suspendus au plafond comme des méduses bienveillantes, dispensent une lumière douce qui aurait presque réussi à embellir les visages crispés des édiles présents.

Les antiques bulletins de vote ou autres mains levées ont cédé leur place aux tablettes numériques – progrès incontestable dans une ville où certains trottoirs datent encore de l’époque où Pompidou avait tous ses cheveux.

Au-delà de cette scénographie digne d’un épisode de « The Office » version administration territoriale, c’est le traitement réservé à Jean-Paul Lefebvre qui constitue le véritable drame de cette farce municipale.

Des règles qui bâillonnent l’éloquence avec un sourire de fonctionnaire

Si certains changements sont aussi rafraîchissants qu’une brise d’été, d’autres sont aussi plaisants qu’une gastro-entérite un jour de mariage.

Le règlement intérieur du Conseil Municipal, dans sa grande sagesse bureaucratique, limite désormais le temps de parole à 10 minutes pour les présidents de groupe et 5 minutes pour les autres élus. Une mesure qui semble aussi judicieuse pour débattre du budget primitif d’une commune qu’un maillot de bain pour traverser l’Antarctique.

Cette limitation chronométrée de la démocratie serait peut-être plus digeste si elle était servie avec une pincée de courtoisie, mais le ton employé pour rappeler cette règle évoque davantage un surveillant de collège au bord de la crise de nerfs qu’un garant de la démocratie locale. On aurait presque envie de lever la main pour demander l’autorisation d’aller aux toilettes.

Lorsque la vessie, aussi impérieuse qu’inopportune, contraignit Jean-Paul Lefebvre à une brève éclipse, nous avons été témoins, comme relaté dans un précédent article, du comportement pour le moins inconvenant de certains édiles de la majorité profitant de cette absence momentanée.

Plus consternant encore, le premier magistrat de la ville s’est permis d’instrumentaliser cet intermède physiologique pour justifier son refus de répondre à l’élu d’opposition, invoquant un prétendu « manque de respect » – paradoxe saisissant quand on considère la fréquence avec laquelle ce même maire s’autorise à interrompre l’orateur en pleine expression de sa pensée.

Jean-Paul Lefebvre : une figure politique notable de Noisy-le-Sec

​Jean-Paul Lefebvre est une figure politique notable de Noisy-le-Sec, en Seine-Saint-Denis. Il exerce la fonction de conseiller municipal minoritaire avec une détermination sans faille qui pousse à l’admiration.

Cet homme, qui a consacré quatre décennies de sa vie à notre ville – soit approximativement l’âge moyen des arbres de nos parcs municipaux – mérite infiniment mieux que les regards condescendants et les moues méprisantes dont il fait l’objet. C’est un homme qui mérite le respect et de la reconnaissance.

Jean-Paul Lefebvre est ce qu’il est : provocateur comme Oscar Wilde3 un soir de première, mais brillant comme un phare dans la brume administrative, avec une éloquence qui ferait pâlir Cicéron3 ressuscité. Mais avant tout, c’est un élu.

C’est un élu de la République, qui siège légitimement au conseil municipal, un rôle qu’il joue avec l’assiduité d’un Bernard Pivot traquant les fautes d’orthographe.

Les majestueux lustres de la salle d'honneur de Noisy-le-Sec : témoins silencieux d'une démocratie où la lumière devrait éclairer tous les débats, et non uniquement les discours de la majorité

Une atteinte aux principes fondamentaux de la démocratie locale

Or, il apparaît que les dispositions du règlement intérieur, particulièrement en ses articles 19 et suivants, semblent avoir été taillées sur mesure pour restreindre l’expression de l’opposition, au mépris des principes cardinaux qui gouvernent notre droit public.

Comme l’a clairement établi le Conseil d’État dans sa décision du 14 avril 2022 (n° 451097), toute limitation de l’expression des élus n’appartenant pas à la majorité constitue une atteinte aux droits fondamentaux garantis par l’article L.2121-27-1 du code général des collectivités territoriales.1 2

La Haute juridiction a d’ailleurs expressément annulé une délibération similaire 1 2, rappelant que cette expression doit être garantie dans toutes les manifestations de la vie démocratique locale, et non pas confinée à des espaces restreints ou chronométrés.

Mais lorsqu’on est en position de force, Monsieur le Maire, malgré tout le respect que votre fonction exige, lorsqu’on est le premier magistrat de la ville, peut-on excuser le dédain que vous manifestez lorsque vous déclarez publiquement :

« Moi, je n’ai pas viei.. brigué ce poste [de maire] pendant 40 ans, pour finir seul, en bout de table ! »

Non, cette attaque ad hominem n’est ni digne,  ni intelligente. Manifestement, elle constitue, selon la jurisprudence constante du juge administratif, un détournement de la police de l’assemblée à des fins partisanes. Un maire devrait être au dessus de tout cela.

L’art perdu du courage politique

Que Jean-Paul Lefebvre soit agaçant, provocateur, voire exaspérant, n’est pas le sujet. Il est parfaitement dans son rôle de conseiller municipal d’opposition. C’est même la quintessence de la fonction : questionner, interpeller, contester.

La démocratie n’est pas un long fleuve tranquille mais un torrent parfois tumultueux. Brider la parole des opposants politiques revient à confesser implicitement sa propre crainte du débat contradictoire.

Olivier Sarabeyrouse - Extrait

Olivier Sarabeyrouse - Extrait

Conseil Municipal 20/03/2025

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Pour écouter un autre extrait audio : https://93sang30.com/participation-democrative-une-farce-consultative-avec-tirage-au-sort/

Ce qui eût été politiquement courageux, en revanche, aurait été de s’élever au-dessus des clivages partisans et de reconnaître la valeur d’un adversaire, à l’instar des grands hommes d’État qui ont marqué notre République. Il aurait été plus judicieux, dans la semaine qui a suivi le premier tour des élections municipales, de tendre la main plutôt que de dresser des barrières.

À l’évidence, notre maire préfère consacrer son énergie à des chorégraphies improbables sur les réseaux sociaux, en quête d’une popularité aussi éphémère que superficielle, plutôt qu’à l’exercice noble et exigeant du débat démocratique. Triste époque où la dignité d’une fonction municipale millénaire se voit ainsi sacrifiée sur l’autel des « likes » et autres validations numériques.

Cette posture n’est, en définitive, qu’un aveu supplémentaire de faiblesse, le symptôme d’un déficit d’autorité naturelle que nul règlement intérieur, aussi restrictif soit-il, ne saurait combler. Comme l’écrivait Montesquieu dans « L’Esprit des lois » :

« Quand, dans un gouvernement populaire, les lois ont cessé d’être exécutées, comme cela ne peut venir que de la corruption de la république, l’État est déjà perdu. »

Puissent nos édiles méditer cette sentence et retrouver le chemin d’une gouvernance à la fois ferme et respectueuse des droits fondamentaux de l’opposition. La grandeur d’un premier magistrat se mesure moins à sa capacité à faire taire ses opposants qu’à son aptitude à les écouter, même – et surtout – lorsqu’ils dérangent.

Puissent nos édiles, sous ces majestueux lustres qui surplombent l’hémicycle comme des témoins silencieux de notre histoire démocratique, méditer cette sentence et retrouver le chemin d’une gouvernance à la fois ferme et respectueuse.

Ces luminaires, qui ont éclairé tant de débats au fil des décennies, devraient inspirer plus que la simple illumination des visages crispés de nos représentants ; ils devraient éclairer les consciences et rappeler la grandeur des fonctions exercées.

La lumière qu’ils dispensent, douce et impartiale, ne fait point de distinction entre majorité et opposition – elle baigne l’assemblée tout entière d’une même clarté. Ne serait-ce pas là une métaphore éloquente de ce que devrait être notre démocratie locale ? Car la grandeur d’un premier magistrat se mesure moins à sa capacité à faire taire ses opposants qu’à son aptitude à les écouter, même – et surtout – lorsqu’ils dérangent.

À l’instar de ces lustres qui, de leur hauteur, éclairent équitablement tous les élus, un véritable chef d’exécutif local doit s’élever au-dessus des querelles partisanes pour faire resplendir l’intérêt général dans toute sa lumineuse évidence.

Notes de bas de page

  1. Conseil d’État, 14 avril 2022, n° 448912 : Le Conseil d’État a jugé qu’un règlement intérieur ne peut réduire l’espace d’expression réservé aux élus de l’opposition dans les publications municipales. Il a souligné que cet espace doit être suffisant et équitablement réparti, conformément à l’article L.2121-27-1 du code général des collectivités territoriales.
  2. https://www.atd31.fr/fr/base-doc/communication/presse/l-espace-d-expression-reserve-aux-elus-de-l-opposition-peut-il-etre-reduit-par-le-reglement-interieur.html
  3. Oscar Wilde était connu pour son esprit mordant, son éloquence incisive et sa capacité à provoquer la société victorienne avec ses remarques spirituelles et ses paradoxes brillants. Sa réputation de provocateur intellectuel s’illustrait particulièrement lors des premières théâtrales de ses pièces, où il se plaisait à choquer les conventions sociales.
    Lors de la première de « L’Éventail de Lady Windermere » en 1892, Wilde avait arboré un œillet vert à sa boutonnière, signe de reconnaissance délibérément provocateur. Plus célèbre encore fut la première de « L’Importance d’être Constant » en 1895, où son attitude flamboyante et ses répliques cinglantes à l’adresse des critiques défrayèrent la chronique.
    Sa formule « Je n’ai rien à déclarer, sinon que je suis génial » illustre parfaitement cette posture provocatrice assumée. De même, lorsqu’il déclara : « Je peux résister à tout sauf à la tentation », il exprimait cette volonté de défier les normes établies.
    En comparant Jean-Paul Lefebvre à Oscar Wilde « un soir de première », je suggère donc qu’il possède cette même capacité à provoquer délibérément, à utiliser l’ironie et le paradoxe pour mettre en lumière les contradictions de ses adversaires, et à transformer l’arène politique en un théâtre où sa parole, bien que dérangeante, révèle des vérités que certains préféreraient taire.
  4. Marcus Tullius Cicero (106-43 av. J.-C.) est considéré comme l’un des plus grands orateurs de l’histoire, et certainement le plus éminent de la Rome antique.
    Cicéron a établi les fondements de l’art oratoire classique, notamment à travers ses œuvres « De Oratore » et « Orator », qui ont codifié les principes d’éloquence pendant des siècles
    Ses discours au Sénat romain, particulièrement ses célèbres plaidoiries comme les « Catilinaires » ou « Pro Milone », illustrent sa capacité à convaincre ses auditeurs par la force de son argumentation et la beauté de sa prose.
    Jean-Paul Lefebvre, élu d’opposition, déploie dans l’enceinte du conseil municipal une maîtrise oratoire exceptionnelle, capable de rivaliser avec le plus grand orateur de l’Antiquité. J’esptime cette hyperbole élégante souligne ses talents argumentatifs et sa capacité à porter le fer dans le débat démocratique avec une virtuosité verbale remarquable. Elle contraste entre la richesse argumentative de l’opposition et les tentatives de la majorité municipale de brider cette parole par des artifices réglementaires et/ou tout simplement le niveau intellectuel.